S’entourer de trois releveurs qui se connaissent à peine et qui auront deux ans pour apprendre à travailler ensemble. Voilà la stratégie audacieuse de repreneuriat déployée par Jean-Guy St-Pierre et Josée Ménard, cofondateurs d’Usinage L’Islet, une entreprise spécialisée dans la fabrication de machinerie et d’équipements industriels.
À la fin du mois de mai, le couple a remis les clés de son entreprise – fondée en 1994 – aux nouveaux propriétaires. «Nous considérons que nous n’avons plus rien à leur apprendre. C’est à leur tour. Nous les laissons aller avec leur vision», laisse tomber Jean-Guy St-Pierre.
Il y a quelques années, Josée Ménard et Jean-Guy St-Pierre ont commencé à réfléchir à la relève de leur entreprise. «Nous ressentions de l’essoufflement. La charge de travail devenait de plus en plus lourde. En nous informant sur les étapes de vente d’une entreprise – un plan de transfert peut s’échelonner sur une période de 5 à 10 ans –, nous avons convenu que nous allions avoir besoin de toute notre énergie pour mener l’opération. Valait mieux s’y consacrer sans plus tarder», explique M. St-Pierre, qui a ouvert son atelier de fabrication dans la cour de la résidence familiale en même temps qu’il exerçait le métier de machiniste-outilleur dans une entreprise.
Il y a huit ans, donc, il a ciblé trois releveurs : l’un de ses employés, Simon Couillard, qui s’y connaissait en matière d’usinage; l’un de ses clients qui était gestionnaire de projets, Jasmin Gagnon, et sa fille Isabelle, qui travaillait en développement des affaires pour un sous-traitant industriel.

«Je voyais qu’il y avait une belle complémentarité entre ces trois personnes. Restait à voir si nous allions être capables de les faire travailler ensemble. Chacun allait avoir ses responsabilités. Nous allions les coacher pendant deux ans. Si ça fonctionnait au bout de ces deux ans, ils pourraient devenir actionnaires de l’entreprise», explique l’homme de 60 ans.
La stratégie a fonctionné. En 2020, chacun des trois releveurs a d’abord reçu 10 % des actions de la compagnie. Quatre ans plus tard, ils sont devenus propriétaires de l’entreprise de L’Islet, près de Montmagny, qui emploie près d’une trentaine de personnes et qui recrute maintenant à l’étranger.
Sept années nécessaires
«Je connaissais Simon puisqu’il travaillait pour l’entreprise familiale depuis longtemps, mais je ne connaissais pas Jasmin», souligne Isabelle St-Pierre, qui juge «audacieuse» la démarche entreprise par son paternel.
Si la complémentarité des compétences semblait évidente, il restait celle des personnalités à prouver.
«Ensemble, nous avons beaucoup parlé de nos valeurs, de nos objectifs dans la vie, de notre vision de l’entrepreneuriat, etc. C’est pour ça qu’une relève, ça doit se préparer à long terme. Notre formation a duré sept ans, et les sept années ont été nécessaires », explique Mme St-Pierre.

«Encore aujourd’hui, nous continuons d’aller chercher de l’accompagnement pour être de meilleurs entrepreneurs. La communication demeurera toujours l’élément essentiel dans nos relations», insiste-t-elle, rappelant que l’exercice a aussi été exigeant pour les cédants, qui ont dû soutenir la relève pendant leur apprentissage en plus d’accepter de devoir déléguer de plus en plus de pouvoirs. «Ça prend beaucoup d’humilité.»
Investir pour l’avenir
Les longues et nécessaires étapes de transfert de propriété n’ont pas empêché Usinage L’Islet d’investir, ces dernières années, pour agrandir ses installations et pour acquérir de nouveaux équipements.
«L’entreprise a pris soin de s’assurer que la relève aura toutes les cartes en main pour poursuivre la croissance de l’organisation.»— Isabelle St-Pierre
Ainsi, Usinage L’Islet a enregistré une hausse de 20 % de son chiffre d’affaires en 2023-2024.
«L’entrepreneur qui se retire doit veiller à ne pas affecter la valeur de son entreprise en cessant d’investir. Tu ne veux pas étouffer ta relève qui, au départ, n’a pas toujours les ressources nécessaires. Tu veux qu’elle réussisse. Alors, tu investis pour t’assurer qu’ils auront l’espace suffisant pour grandir. Tu achètes des équipements qui leur permettront de produire plus et de produire mieux», conclut Jean-Guy St-Pierre.